Larbi Batma : La voix de Nass El Ghiwane qui a changé la musique marocaine
Au Maroc, rares sont les artistes dont la voix est devenue un patrimoine à part entière. Il suffit de quelques secondes pour reconnaître celle de Larbi Batma : grave, rugueuse, habitée, immédiatement identifiable. Plus qu’un chanteur, il est devenu la voix d’une génération, celle des quartiers populaires, des ouvriers, des laissés-pour-compte, mais aussi de tous ceux qui cherchaient dans la musique une manière de raconter le Maroc autrement.
With Nass El Ghiwane, Larbi Batma a profondément transformé le paysage musical marocain. En mêlant poésie populaire, rythmes gnawa, aïta, musique soufie et théâtre, le groupe a donné naissance à un langage inédit qui continue, plus de cinquante ans plus tard, d’influencer les artistes marocains et internationaux.
Dans cet épisode de Citiscape, le podcast de CitizOn,, nous revenons sur le parcours de cet artiste hors du commun, dont l’histoire est intimement liée à celle de Hay Mohammadi, l’un des quartiers les plus emblématiques de Casablanca.
Hay Mohammadi, le quartier qui a forgé Larbi Batma
Pour comprendre Larbi Batma, il faut d’abord comprendre Hay Mohammadi.
Dans les années 1950 et 1960, ce quartier ouvrier de Casablanca accueille des milliers de familles venues de toutes les régions du Maroc. Attirées par le développement industriel de la métropole, elles viennent chercher du travail dans les usines, les carrières ou le port. Elles apportent avec elles leurs traditions, leurs musiques, leurs dialectes et leurs récits.
Hay Mohammadi devient rapidement l’un des plus extraordinaires creusets culturels du pays.
Larbi Batma grandit dans cet environnement. Né dans une famille originaire de la Chaouia, il connaît très tôt les difficultés sociales. Il quitte rapidement l’école pour exercer différents petits métiers. Mais une passion l’accompagne partout : l’écriture.
Il noircit des cahiers, note des phrases entendues dans les cafés, observe les conversations de rue et transforme peu à peu ce quotidien en matière poétique.
Au cœur du quartier, un lieu joue un rôle décisif : Dar Chabab, la Maison des Jeunes. C’est là qu’il rencontre Omar Sayed, Boujmia, Allal Yaâla et d’autres jeunes passionnés de théâtre. Sous l’influence de Tayeb Saddiki, ils découvrent les possibilités de la scène, de la parole populaire et de la darija comme véritable langue artistique.
De cette aventure naîtra bientôt Nass El Ghiwane.
Nass El Ghiwane : une révolution dans la musique marocaine
Lorsque Nass El Ghiwane apparaît au début des années 1970, le paysage musical marocain est dominé par la chanson orientale, la variété égyptienne et les grands orchestres classiques.
Le groupe propose tout autre chose.
Les instruments sont traditionnels : bendir, guembri, qraqeb.
Les textes parlent du peuple, de la pauvreté, de l’exil, de la dignité, de l’injustice et de la spiritualité.
La musique puise dans les traditions gnawa, la aïta, les chants soufis et les récits populaires.
Cette rupture est immédiate.
En 1971, le concert donné au Théâtre Mohammed V de Rabat, puis diffusé à la télévision marocaine, fait découvrir Nass El Ghiwane à des milliers de téléspectateurs. Beaucoup ont le sentiment d’entendre, pour la première fois, une musique qui leur ressemble.
Au centre du groupe, la voix de Larbi Batma impose immédiatement sa singularité.
Il chante sans effets.
Sans virtuosité démonstrative.
Sa force réside dans l’intensité de son interprétation et dans sa manière unique d’habiter chaque mot.
Les chansons de Nass El Ghiwane deviennent rapidement des classiques. Derrière des textes volontairement métaphoriques, le public reconnaît les réalités sociales et politiques du Maroc des années 1970. Les autorités également. Le groupe est régulièrement convoqué et interrogé sur le sens de certaines paroles. Mais ses membres répondent toujours par la poésie plutôt que par le discours politique.
Après la disparition prématurée de Boujmia en 1974, le groupe poursuit son aventure avec l’arrivée de Paco, qui renforce encore la dimension gnawa de leur musique.
Le documentaire Transes, réalisé par Ahmed El Maanouni en 1981, immortalise cette énergie exceptionnelle. Des années plus tard, Martin Scorsese contribue à faire connaître le film et qualifie Nass El Ghiwane de « Rolling Stones de l’Afrique », consacrant définitivement son rayonnement international.

Une œuvre qui dépasse la musique
Larbi Batma n’est pas seulement chanteur. Il est aussi écrivain, poète et auteur.
Tout au long de sa vie, il continue d’écrire. Des chansons bien sûr, mais aussi des textes littéraires, des pièces de théâtre et une autobiographie où il raconte avec lucidité son parcours, ses doutes et ses désillusions.
Malgré la célébrité, il reste profondément attaché à Hay Mohammadi. Les habitants du quartier continuent de venir frapper à sa porte pour discuter, raconter leurs difficultés ou partager leurs histoires. Plusieurs chansons naissent directement de ces rencontres. La célèbre Siniya, par exemple, s’inspire d’un mendiant dont Larbi Batma recueille quelques vers avant de les transformer en un morceau devenu emblématique.
Le succès de Nass El Ghiwane dépasse rapidement les frontières marocaines. Le groupe se produit en Europe, au Maghreb et au Moyen-Orient. Ses chansons accompagnent les travailleurs immigrés marocains, algériens et tunisiens installés en France, en Belgique ou aux Pays-Bas.
En 1982, après les massacres de Sabra et Chatila au Liban, Larbi Batma interprète Sabra Wa Chatila, une chanson bouleversante qui transforme un drame politique en lamentation universelle. À travers cette œuvre, Nass El Ghiwane devient bien plus qu’un groupe marocain : il incarne une conscience populaire qui dépasse les frontières.
Au début des années 1990, Larbi Batma est atteint d’un cancer du poumon. Malgré la maladie, il continue de créer aussi longtemps que possible avant de s’éteindre le 7 février 1997, à l’âge de quarante-neuf ans.
Aujourd’hui encore, sa voix continue de résonner dans les taxis, les cafés, les stades, les maisons et les festivals. Les chansons de Nass El Ghiwane sont régulièrement reprises par de nouvelles générations d’artistes et demeurent l’une des références majeures de la musique marocaine.
Dans cet épisode de Citiscape, CitizOn vous invite à redécouvrir Larbi Batma au-delà de la légende. Plus qu’un chanteur, il fut un immense conteur du Maroc populaire. À travers sa voix, c’est toute une époque qui renaît : celle des quartiers ouvriers de Casablanca, des cafés de Hay Mohammadi, des espoirs d’une jeunesse et d’une musique qui a profondément changé l’histoire culturelle du Royaume.
Écoutez dès maintenant « Larbi Batma : la voix indomptable de Nass El Ghiwane », disponible sur CitizOn,, Spotify, Apple Podcasts, Deezer et l’ensemble des plateformes d’écoute. Une immersion sonore dans la vie d’un artiste qui a transformé les mots de la rue en patrimoine national.
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