Jean-François Zevaco à Casablanca
L’architecture de Jean-François Zevaco occupe une place singulière dans l’histoire urbaine de Casablanca. À la fois radicale, expérimentale et profondément liée à son époque, elle accompagne les transformations politiques, sociales et culturelles du Maroc, du Protectorat aux premières décennies de l’indépendance.
Un architecte formé au modernisme
Jean-François Zevaco naît en 1916 à Casablanca, dans un Maroc encore sous Protectorat français. Il se forme à l’architecture en France, notamment à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, dans un contexte marqué par les débats autour du modernisme, du fonctionnalisme et de l’architecture rationaliste.
Il revient s’installer au Maroc dans les années 1940, où il commence à exercer dans un environnement architectural déjà structuré par des figures comme Henri Prost, Albert Laprade ou Michel Écochard. Contrairement à ses prédécesseurs, Zevaco ne s’inscrit ni dans l’Art déco, ni dans le néo-mauresque, mais adopte une posture résolument moderne, tournée vers la structure, la fonction et la matérialité.
Il décède en 2003, laissant derrière lui une œuvre dense, encore partiellement incomprise, mais aujourd’hui réévaluée.

Casablanca, terrain d’expérimentation architecturale
Dans les années 1950 et 1960, Casablanca est une ville en pleine expansion démographique et économique. Elle devient un laboratoire pour une architecture nouvelle, appelée à répondre à des usages collectifs : sport, santé, loisirs, administration.
Zevaco y développe une architecture de béton brut, expressive, parfois monumentale. Il privilégie les volumes massifs, les porte-à-faux, les circulations apparentes et une lisibilité immédiate des fonctions. Le bâtiment ne se cache pas : il s’impose dans le paysage urbain.
À Casablanca et dans sa périphérie, l’œuvre de Zevaco s’exprime de manière particulièrement lisible à travers des équipements fonctionnels où la structure devient le langage principal. L’aérodrome de Tit Mellil, conçu dans les années 1950, illustre cette approche radicale : une architecture utilitaire, lisible, pensée pour le mouvement, la vitesse et la rationalité technique. Loin de toute monumentalité décorative, Zevaco y affirme une modernité sobre, presque austère, où le béton et les lignes tendues traduisent une foi dans le progrès et l’ingénierie. En milieu urbain, le marché de la rue d’Agadir, dit marché Commercy, constitue un autre exemple marquant de son travail à Casablanca. Conçu comme un équipement de proximité, il révèle l’attention portée aux usages quotidiens, à la circulation des corps, à la ventilation naturelle et à la lisibilité des espaces. Ici, l’architecture ne cherche pas à impressionner, mais à organiser, structurer et accompagner la vie ordinaire, incarnant une modernité pragmatique, profondément ancrée dans la réalité sociale de la ville.

Une œuvre ancrée dans le contexte de l’indépendance
Après 1956, l’indépendance du Maroc redéfinit les enjeux architecturaux. Il ne s’agit plus seulement de bâtir, mais de symboliser une modernité nationale, sans mimétisme occidental ni folklorisation des formes traditionnelles.
Zevaco s’inscrit pleinement dans cette période. Son architecture refuse l’ornement identitaire et affirme une modernité universelle, considérée comme un outil d’émancipation. Le béton devient un matériau politique : durable, franc, rationnel, adapté aux nouveaux usages.
Cette posture lui vaut autant d’admiration que de critiques. Son architecture est parfois jugée brutale, froide, éloignée des sensibilités locales. Pourtant, elle dialogue subtilement avec le climat, la lumière, les usages collectifs et le paysage.

Œuvres emblématiques hors de Casablanca
Si Casablanca constitue le cœur de son œuvre, certains projets réalisés ailleurs au Maroc sont devenus emblématiques. Le complexe thermal de Sidi Harazem, près de Fès, conçu dans les années 1960, est souvent considéré comme son chef-d’œuvre. Architecture sculpturale, presque organique, il révèle une maîtrise exceptionnelle du béton et une réflexion aboutie sur le rapport entre architecture, corps et paysage.
Ces projets permettent de mieux comprendre son travail casablancais : même radicalité formelle, même exigence fonctionnelle, même volonté de produire une architecture de son temps.
Aujourd’hui, l’œuvre de Zevaco pose une question centrale : celle de la reconnaissance du patrimoine moderniste marocain. Longtemps ignorés, transformés ou menacés, ses bâtiments souffrent d’un manque de protection et de médiation.
Pourtant, ils constituent des témoins essentiels du Maroc du XXᵉ siècle, à la croisée du projet colonial tardif et de la construction d’un État indépendant. Redécouvrir Zevaco à travers le circuit de CitizOn « Mers-Sultan, Alsace-Lorraine et Liberté », ce n’est pas seulement admirer une esthétique, c’est comprendre une époque, ses ambitions et ses tensions. Approcher l’architecture de Jean-François Zevaco à Casablanca, c’est apprendre à lire la ville autrement : par ses structures, ses masses, ses ruptures. Une architecture exigeante, parfois inconfortable, mais profondément cohérente avec l’histoire contemporaine du Maroc. Un héritage moderniste qui mérite aujourd’hui d’être pleinement intégré au récit patrimonial de Casablanca.
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